PRÉFACE À '' LES LARMES D'UNE INNOCENTE '' DE MAURICE DOSSA


La littérature est un vaste champ public de cultures où on ne peut moissonner l'individualité dans sa subjectivité intrinsèque sans commettre l'erreur d'emporter les pollens d'une culture voisine qui, elle, est étrangère à l'individualité elle-même: c'est la côte génétique que prêtent les littératures antérieures à leurs cadettes et dont ne manqueront d'hériter les littératures à venir. Tout comme le rapport entre l'ascendant et le descendant, il y a toujours un tribut que les littératures naissantes doivent à celles qui les ont précédées. D'abord en matière de la forme, et cela surtout; ensuite en matière du fond.
Certes, on a connu des créations littéraires qui sont en rupture presque totale avec les bases formelles des littératures antérieures, mais il ne faudra pas oublier que ces créations sont nées de la volonté d'innovation, du souci de dépassement et de réadaptation de la  création littéraire au besoin de son temps. Une actualisation, dirons-nous. Bien qu'innovées, ces créations sont dûment inspirées des anciens modèles, avec conservation d'une part et renouvellement d'autre part. Tout compte fait, il y a toujours cette part, même infinitésimale, qui transpire d'une création à une autre, immuable: pourquoi pas les modes d'énonciation, les tournures, le discours référentiel et la charge lexicale surtout! Même si, en fuyant les bases formelles, Georges Perec nous sort un volumineux roman lipogrammatique et qu’Alain Mabanckou nous jette le sien à la figure avec sa particularité formelle, La Disparition (écrit sans « e ») et Verre Cassé (écrit sans point) ne resteront qu'une curiosité du temps entée à un rudiment de la base classique.  Sans doute, ces chefs-d'œuvre représenteront l'ancêtre des futures créations qui s'en inspireront, lesquels chefs-d'œuvre resteront redevables aux formes basiques, eux aussi. Et c'est cette retouche et innovation perpétuelle qui garantit la survie de toute science.
En ce qui concerne le fond, c'est à la transhumance thématique que nous assimilerons cette transmission génétiquement littéraire. En effet, même si le thème constitue l'élément le plus changeant dans les créations imaginées, il n'est pas faux d'admettre que, sur un point, il reste aussi un pont de liaison entre plusieurs créations diachroniques. Bien vrai, le fond thématique des créations varie suivant les réalités socioculturelles de chaque époque ; on le sait. On sait aussi que certains thèmes traversent le temps et restent une constance générationnelle. Nous parlerons de thèmes populaires : la vie, l'amour, la jalousie, le mariage, le divorce, le regret, le pardon, la mort... par exemple. Nous appelons thèmes populaires,  ces thèmes qui traversent les époques sans s'épuiser et demeurent aussi vivaces tant que les hommes existent, puisqu'ils sont liés à la nature intrinsèque de l'homme. 
Et puisque c'est à la nature de l'homme qu'ils sont liés, ces thèmes populaires nous conduiront à la notion de personnages populaires. Sont personnages populaires, les personnages qui incarnent à la perfection les thèmes populaires, se font figures de personnages déjà connus sous d'autres désignations dans d'autres créations. Ce qui change, chez eux, ce ne sont que leurs identités de renouvellement et les tics personnels.
Nous voulons dire que, même dans les créations d'aujourd'hui, nous avons encore les Gargantua remodelés, les Sganarelle rebaptisés, les Jean Valjan réorientés, les Père Goriot qui ne logeront certes pas chez Madame Vauquier, les Eugène de Rastignac qui ne perdront pas leur innocence, les Adeline qui ne danseront pas à l'Opéra de Paris, les Meursault qui ne cesseront d'être ignorants, les Bohi di qui continueront d'espérer, les Banda qui continueront de lutter…etc.; qu’un Narcisse d'Un reptile par habitant n'aurait été qu'un Ahouna d'Un piège sans fin.
De ce côté aussi, il faut dire que les innovations imminentes qui tentent de dissoudre le personnage contribuent à l'aventure de l'écriture, mais que toujours quelque part se cache l'immuable. Si Eric-Emmanuel Schmitt pense déconstruire le personnage avec sa manie de peindre simultanément l'apparence de celui-ci en contradiction avec son être en soi, ce n'est pas moins qu'une touche apportée au génie de Victor Hugo qui peignait déjà la personnalité extérieure de Jean Valjean en guerre avec sa personnalité intérieure ou Balzac jouant le même jeu avec le Père Goriot ou le personnage de Vautrin. Ce qui est nouveau, cependant, c'est le génie qu'on y met, l'angle sous lequel on le penche et le tremplin qu'on sert aux futurs esprits innovateurs. Et tout part pour l'achèvement du personnage, ou sa réalisation, dirons-nous; sa réalisation parce que le personnage, de plus en plus, à travers ses attitudes, incarne à perfection l'être dans la société de sorte que l'on pourrait, dans les créations, confondre le personnage avec la personne, à la seule limite que l'un est de la société du livre et l'autre de la société réelle. Loin du personnage symbolique de Gargantua qui, lui, ne peut être que de la fiction.
Dans Les larmes d'une innocente que nous soumet Maurice Dossa, c'est au personnage de Tania, héroïne de la nouvelle éponyme, que nous nous attellerons le plus. Comme nous l'avions dit, ce personnage aussi revient comme un personnage déjà connu mais avec une nouvelle touche et un destin particulier. Déjà sur la couverture, le discours que nous font les couleurs assorties à l'image de fond dit déjà long sur ce qui nous attend. Le premier détail qui frappe, c’est le visage triste de Tania qui suinte des larmes de regret, les yeux rivés dans le vide, comme pour demander au destin de quel fil l'avenir sera cousu. Juste à son front, le titre de l'œuvre écrit en bleu avec une ombre rouge discrète : le bleu étant la couleur de l'innocence et le rouge celle de la gravité ou du danger, le reflet rouge qu'on y observe nous souffle que cette fille, bien qu'innocente, sera vandalisée. Elle connaîtra beaucoup d'atrocités auxquelles ni son innocence, ni sa force enfantine ne peuvent mettre un terme. À l’extrême droit, le genre de l'œuvre se décline en lettres verticales de couleur rouge vif, tombant drues, on dirait une pluie de sang! C'est peut-être ce que renforce le rouge vif qui transcrit le nom de l'auteur dans la marge rose délavée complètement en haut de la couverture. Complètement en bas du cadre qui loge le pauvre regard geignard de Tania figure une bande rose foncé, couleur de l'amour. Tania pleure-t-elle à cause de l'amour? L'amour l'aurait-il sacrifiée malgré son jeune âge? C'est le mélange de l'amour destructeur et de l'amour manqué. Manque d'amour parental d'un côté, manque d'amour social d'un autre côté. N'est-ce pas Aïwa qui, ici, n'a plus un pagne noir à blanchir mais plutôt une énigme à résoudre? La lecture de l'œuvre nous permettra d’en savoir plus.
Loin du personnage de Tania, le discours de la couverture s'applique magiquement à toutes les nouvelles constituant ce recueil: un manque qu'on déplore, un coup de destin qu'on accuse,... une peinture de la société qu’on fait comme une plaidoirie neutre.
Se cramponnant à l'intérêt social comme priorité, Maurice aborde dans cette œuvre des faits de société qui méritent d'être reconsidérés et résolus. À travers sa littérature qui s'inscrit essentiellement dans la marge de la jeunesse, il met le curseur sur les difficultés auxquelles sont confrontés les jeunes comme lui. C'est à partir de l'épanouissement de la jeunesse que Maurice pense que l'on peut développer le monde, et il n'a pas tort: la jeunesse est l'espoir de l'humanité.
Mais revenons à notre Tania! Pourquoi pleure-t-elle, mon Dieu ! Allons découvrir. Tania a besoin de nous!


Théophile Sèwanou
(+229) 96746339

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